SOURIEZ ! VOUS ETES AU TRAVAIL !

Les « politiques du bonheur » en entreprise ont-elles des effets parfois contre-productifs ?
La 8e journée de la gentillesse a été une nouvelle occasion, le 3 novembre, de parler de bonheur au travail. « Le bonheur au boulot, je me marre ! ! ! », interpelle le dessinateur Gabs en titre d’un recueil de 360 dessins sur la réalité du monde du travail, publié par Eyrolles le 27 octobre. On n’a jamais autant parlé de bonheur au travail : documentaires, livres, conférences.
De nouvelles fonctions nées aux Etats-Unis ou au Japon sont créées en France : «manageur du bonheur » (chief happiness officer, CHO) chez Allo Resto ou Intuiti, des animateurs d’équipes chez Chrono Flex à Saint-Herblain (Loire-Atlantique) ou Toyota à Valenciennes (Nord). Une université du bonheur au travail a été créée pour former des « passeurs de bonheur ». Le bonheur au travail est-il un nouveau paradigme ou une injonction ?
Coïncidence ? Dans le même temps, la souffrance au travail touche de plus en plus de salariés, les manageurs font état d’une montée des tensions des salariés tenus d’être de plus en plus productifs.
Le bonheur au travail serait-il la parade au stress, aux risques psycho-sociaux ? Croire qu’il suffit de proposer aux salariés des espaces de travail « sympas », un mur d’escalade ou des cours de yoga pour qu’ils soient heureux et que les conflits disparaissent est à la fois naïf et dangereux. « Ce n’est pas en travaillant quinze heures par jour, en mangeant ou en faisant du sport ensemble que l’on peut être heureux. Cela me semble très hypocrite.
On sait bien que les relations professionnelles ne sont pas des liens amicaux », dit Martine Keryer.
La secrétaire nationale de la CFE-CGC et médecin du travail reproche aux politiques de bonheur au travail de ne pas s’intéresser à la prévention primaire, c’est-à-dire aux causes du stress et aux raisons pour lesquelles l’organisation dysfonctionne.
Injonction à positiver
Le principal danger, selon elle, est l’hyper investissement. Dans les entreprises qui mettent en avant leur côté convivial, la contrepartie attendue est souvent un fort investissement
à la fois émotionnel et en temps de présence : « J’en ai rencontré des salariés qui se consacrent et s’acharnent au travail, avec la promesse d’être heureux, mais face à un retournement de situation ou à une déception, ils s’effondrent, font un burn-out et se rendent compte qu’à côté, ils n’ont rien eu le temps de construire. »
Daniel Cossard, fondateur de Relais Managers, cabinet de conseil en management et co-auteur de Et si on se remettait au travail ? (Edilivre, 2016), note aussi que
l’empilement de démarches, formations, concepts pour améliorer la performance et le bonheur au travail ne produit pas le résultat escompté. A la responsabilité de bien faire son travail, d’être autonome, se rajoute celle d’afficher que tout va bien, qu’on positive.
Cela crée deux problèmes. D’une part, beaucoup de personnes terminent leur journée plus fatiguées d’avoir dû maintenir un masque de la bienséance que par le travail qu’elles ont dû réaliser. D’autre part, tout le monde n’occupe pas un poste où il pourra s’épanouir.
Sans compter toutes les raisons intrinsèques à l’individu, sa construction, son histoire, qui font que le travail quel qu’il soit ne sera synonyme ni de joie ni de sérénité. Ces politiques ont un côté excluant. »
Effet plus insidieux, l’injonction à positiver portée par les politiques de bonheur au travail incite les salariés à taire leurs difficultés.
« Or ce qui est important, comme l’ont bien montré les psychologues du travail Yves Clot ou Christophe Dejours, c’est de pouvoir exprimer ce qui ne va pas, discuter du travail empêché, s’attaquer à ce qui résiste freine et met à mal. Pour ensuite résoudre soi-même ou collectivement les problèmes et non se voir imposer des solutions prometteuses
(apprendre la maîtrise de ses émotions, éliminer les niveaux hiérarchiques…).

Pour Cécile Martin, directrice de la modernisation au sein d’une collectivité territoriale, s’intéresser au bonheur est possible en engageant une démarche de bien-être. « Le bonheur au travail ne peut pas être décrété par le DRH ou un CHO, ni être lié aux seuls aménagements matériels, reconnaît-elle. En revanche, il passe par un changement culturel, de l’innovation managériale, de l’écoute, de l’empathie. Il s’agit de donner les clés aux salariés pour leur permettre d’éprouver leur propre bonheur au travail, de les accompagner dans leur développement professionnel et personnel. »
Selon elle, le bonheur au travail n’est pas forcément que du positif, mais c’est avoir les moyens d’affronter les difficultés. Le bonheur ne se prescrit pas.
Gaëlle Picut – Le Monde du 8 novembre 2016

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